Une chanteuse égoïste et charmante à la fois nommée Cléo doit attendre deux heures pour des résultats d’un examen médical. Après une lecture inquiétante chez une cartomancienne, elle se sent envahie par une peur panique de la mort. Elle déambule, voit des amis qui essaient de la distraire, en vain…
Sept ans après son premier essai derrière la caméra (La Pointe Courte), l’ancienne photographe Agnès Varda rempile pour un second long métrage qui allait devenir emblématique de la Nouvelle Vague et faire le tour du monde. Racontant en temps réel le parcours de vie d’une petite chanteuse terrifiée à l’idée d’être atteinte d’un cancer, le film se déroule sur 90 minutes, depuis la visite chez une voyante jusqu’à l’annonce effective du résultat médical: entre ces deux moments, Cléo est une héroïne qui va se transformer radicalement. Par sa peur de mourir, elle découvre un autre rapport au monde, au gré de ses balades dans les rues d’un Paris baigné d’une belle lumière de début d’été, au fil de ses rencontres (notamment avec un soldat en permission en pleine Guerre d’Algérie). Par son audace formelle, son noir et blanc vaporeux et presque irréel, Cléo de 5 à 7 étonne, séduit d’emblée, ravit par son « calme » décrivant pourtant une tempête intérieure que l’on peut tous légitimement éprouver. Varda use d’une subtilité narrative inouïe, incluant même un petit court métrage au milieu de l’intrigue où un tout jeune Jean Luc Godard s’aperçoit que ses lunette noires l’empêchent de voir « la réalité telle qu’elle est ». Enfin, le film parle bien sûr du temps: subjectif (celui que Cléo ressent dans sa chair) et celui objectif (de la vie qui continue normalement autour d’elle). Varda anticipe le motif de l’errance qui va caractériser le cinéma français des années 70, tout en collant à sa propre époque (en cela, la longue séquence dans l’appartement avec les chansons entonnées par Cléo, avec au piano Michel Legrand, font directement écho à l’univers de Jacques Demy).
Au départ, la caméra, très mobile, enchaine les longs plans séquences, scrute au plus près le visage de la jeune femme, puis se met à bouger avec elle quand elle marche à vive allure, suivant son pas avec détermination. De tous les plans, la jolie Corinne Marchand, découverte dans un rôle secondaire dans Lola, incarne Cléo, femme frivole devenant sous le coup de l’angoisse un être plus profond, plus ouvert à ce qui l’entoure. Elle est magnifique er restera à jamais identifiée à ce personnage. Divisé en chapitres, le film propose divers point de vue segmentés par le malaise et encore davantage sur la peur, car contrairement aux apparences, le sujet n’est pas la Mort, mais bel et bien la crainte indicible que cette dernière survienne. Agnès Varda a signé une oeuvre lyrique et indémodable sur lequel le temps n’a pas de prise et accède enfin à une reconnaissance méritée qui ne se démentira jamais ensuite.
ANNEE DE PRODUCTION 1962.



