Pour régler ses dettes de jeu, Madame De… vend une paire de boucles d’oreilles que son mari le Général De… lui a offertes après leur mariage. Le parcours de ce bijou qui va passer de main en main aura des conséquences dramatiques…
Inspiré d’une courte nouvelle de Louise de Villmorin, Madame De... s’inscrit dans la carrière de Max Ophuls comme étant son avant dernier film, et peut être son plus abouti avec Lettre d’une Inconnue. Le récit tourne autour d’une paire de boucles d’oreilles, vendues, rachetés, perdues et retrouvées, mettant à jour les mensonges et les ruses d’une femme coquette, mesurant bien trop tard la portée de ses mondanités et de son égarement amoureux pour un baron italien qui lui fait tourner la tête et chavirer le coeur. Ophuls utilise une fois de plus sa caméra comme un objet raffiné, avec ses travellings élégants, ses plans très soigneusement travaillés, ses allers et venues trahissant une agitation chez chaque personnage, tentant d’échapper à leur condition finalement peu enviable de bourgeois engoncés dans des sentiments de convenance. Très habilement et sans verser dans un pathétique de pacotille, l’intrigue glisse vers le tragique, presque sans faire de bruit, le destin de cette femme basculant pour l’honneur bafouée de son mari, à la fois jaloux et furieux qu’elle puisse lui échapper. Ophuls donne à voir l’exacerbation du vertige affectif et l’amour impossible que l’on trouvait déjà dans ses oeuvres passées comme Liebelei ou Lettre d’une Inconnue. La somptuosité du cadre dénote d’une mise en scène ultra étudiée qui ne laisse rien au hasard, comme dans cette ouverture merveilleuse, où l’on ne voit pas le visage de l’héroïne, ne devinant que ses mains, son allure, sa prestance, puis la caméra se fige sur un miroir où enfin elle nous apparait. Vivant dans le déni des conditions de sa prétendue liberté, Madame De… est confrontée à l’humiliation et aux obligations du protocole dans lequel elle est enfermée.
Dans ce qui demeure sans exagérer un de ses rôles les plus fins et les plus remarquablement écrit, Danielle Darrieux, en pleine possession de son jeu (légère ou grave selon le moment) crève l’écran. Susurrant le légendaire « Je ne vous aime pas , je ne vous aime pas! » du bout de ses lèvres tremblantes, elle vole la vedette aux deux hommes qui se disputent ses faveurs: d’un côté, Charles Boyer, inflexible général découvrant la supercherie de son épouse et de l’autre, Vittorio de Sica en baron séduisant. Ophuls livre un regard amer sur l’Homme et ses capacités à se détruire lui même et il est évidemment ironique que ce soit par la faute d’un simple bijou qu’un tel drame se noue. L’apparente superficialité de ce récit baroque aboutit pourtant à une leçon de cinéma.
ANNEE DE PRODUCTION 1953.



