Dans une cité HLM de la banlieue parisienne, Lydia, toute jeune lycéenne répète pour son cours de théâtre une pièce de Marivaux. Krimo, quinze ans, jeune beur réservé, s’éprend d’elle et pour la séduire, imagine lui donner la réplique. Mais il n’est pas doué pour le théâtre et Lydia esquive sa réponse. Les copains et copines prennent parti… Pour Krimo, les ennuis commencent…
Les mots crépitent, les paroles se chevauchent, le langage des cités s’oppose à celui châtié de Marivaux, les sentiments amoureux décrits dans le théâtre classique rejoignent ceux des adolescents de notre époque: L’Esquive, c’est tout cela, orchestré par Abdelatif Kechiche, aussi intéressé par un cinéma ultra réaliste que par un quasi reportage sur la banlieue et ses jeunes trop vite catalogués, discriminés parce qu’ils utilisent leurs propres expressions pour converser entre eux. Tourné en DV, avec une image granuleuse saisissant au mieux la vérité des personnages, le film se veut une osmose subtile entre des cultures qui semblent aux antipodes, entre le verlan et la langue précieuse du XVIIIe siècle, une chronique tendre sur une jeunesse d’aujourd’hui confrontée à leurs préoccupations sentimentales et amicales. Kechiche essaie de capter l’énergie bouillonnante, balaye certains clichés tout en proposant un récit aussi simple que touchant, avec de vrais élans comiques. Avec son montage très découpé, son souci de véracité constante, L’Esquive semble influencé par le style d’un Doillon ou de Pialat (deux cinéastes toujours au plus près de l’humain). En contrepoint, vient la séquence brutale de l’arrestation par la police usant d’une violence abusive, Kechiche désirant montrer aussi le racisme et l’intolérance envers ce qui ne « rentre pas dans le cadre ».
Porté par des comédiens amateurs dont la fraicheur fait plaisir à voir, L’Esquive a révélé le visage et le tempérament de la jeune Sara Forestier, gagnante pour l’occasion du César du meilleur espoir féminin. Sabrina Ouazani fait également des débuts remarqués en bonne copine et sera par la suite dirigée de nouveau par Kechiche dans La Graine et le Mulet. Enfin, Osman Elkharraz tient le rôle masculin central avec autant de « maladresse » que d’authenticité, il ne poursuivra pas de carrière d’acteur pour autant. Contrairement à La Haine de Kassovitz (plus cru et plus pessimiste), ce second long métrage de Kechiche opte pour une vision positive de la banlieue, rappelle l’importance de la culture et le terrain de jeu idéal que peut être le théâtre pour des jeunes en pleine découverte de leurs premiers émois. Une troublante sincérité de traitement justement récompensé par trois Césars majeurs: scénario, réalisateur et film.
ANNEE DE PRODUCTION 2004.



