Paris, fin des années 1830. Sur le boulevard du Crime, le mime Baptiste Deburau sauve la belle Garance d’une erreur judiciaire par son témoignage muet. C’est de là que commencent les amours contrariées entre la jeune femme et le mime: elle, libre et indépendante et lui, n’osant pas avouer à Nathalie, la fille d’un directeur de théâtre, qu’il ne partage pas ses sentiments. Frédéric Lemaitre, acteur né, cherche à percer sur les planches et le brigand Lacenaire vit de menus larcins…
Superproduction du fameux réalisme poétique initié par le tandem Marcel Carné/ Jacques Prévert avec Hôtel du Nord, Les Enfants du Paradis reste l’entreprise la plus ambitieuse du cinéma français de l’Occupation: un tournage sur 18 longs mois, des milliers de figurants, des décors jamais vus, des techniciens comme Trauner et Kosma, alors juifs persécutés par le régime nazi qui réussirent à travailler sans être crédités au générique. Tout entier porté par un dialogue anthologique d’un esprit à la fois brillant et fin, le scénario s’inspire lointainement des Mystères de Paris avec ses personnages pittoresques comme Frédéric Lemaitre, Deburau, ou le célèbre Lacenaire truand de son temps et se déroule en 1830. Parade bouillonnante d’inspiration, la caméra de Carné accompagne les thèmes éternels et universels de l’amour impossible, des relations sentimentales contrariées, des chassés croisés amoureux, où le coeur et la raison s’affrontent âprement. Dans ce terreau de passions déchirantes, Garance, femme libre, aimée de tous, centre névralgique du récit, pécheresse réduite à errer seule dans la foule immense de la sublime séquence finale. Entre mélo poignant et étude de caractères, Les Enfants du Paradis est en outre une belle évocation du monde du théâtre (celui des mimes comme celui des mots percutants) et nous rappelle combien il demeure un grand art populaire fédérateur sans qui le cinéma ne serait rien. Prévert n’a sûrement jamais plus été aussi inspiré dans son écriture avec des répliques immortelles comme « Paris est tout petit pour nous qui nous aimons d’un aussi grand amour! » ou « Je ne suis pas belle, je suis vivante c’est tout! » et Carné a mis toute son âme dans ce projet éclatant sur la fantaisie, les sentiments divers, la représentation, le romanesque à son comble, le tout avec une constante maitrise.
Toute l’interprétation mérite des éloges: Jean Louis Barrault en pierrot au faciès blanchâtre rongé d’amour, Maria Casarés en femme éperdument éprise (sans retour), Marcel Herand en Lacenaire goguenard et à la répartie redoutable. Mais les mentions spéciales vont directement à Pierre Brasseur, tout simplement prodigieux en Lemaitre et Arletty, vraisemblablement dans son meilleur rôle, passant de sa gouaille si reconnaissable à des quasi murmures de coeur déchiré. Au Panthéon des plus beaux films du monde, Les Enfants du Paradis mérite largement ce titre, défiant la censure de l’époque et au passage l’ennemi allemand par un esprit bien français. Résistant au passage des décennies, cette oeuvre majuscule se pose en trésor national, une pierre précieuse intouchable pour qui le mot perfection semble avoir été inventé.
ANNEE DE PRODUCTION 1945.



