Michio, un sculpteur aveugle enlève et séquestre dans son atelier un jeune modèle pour la soumettre à l’empire des sens et dans le but qu’elle devienne une statue idéale. Comprenant après plusieurs vaines tentatives qu’elle ne pourra fuir ce cauchemar, la victime est peu à peu attendrie et envoûtée par son bourreau…
Longtemps, l’oeuvre du japonais Yasuzo Masumura est demeurée quasi invisible chez nous, le nombre de ses adeptes et défenseurs ne cessant d’augmenter avec les décennies et la ressortie de la plupart de ses film majeurs, tels que Tatouage ou cette Bête Aveugle. Cinéaste de la transgression, du déviant et de l’audace (formelle et visuelle), Masumura réalise un film annonçant clairement le futur Empire des Sens d’Oshima, à la différence près qu’ici le propos passe par plusieurs niveaux de lecture: il s’agit en même temps d’une fable cruelle sur la domination masculine, une déclinaison sur le syndrome de Stockholm, une allégorie sur l’amour fou, un condensé de perversions fétichistes rarement vues au cinéma. Bien sûr, ce sculpteur aveugle évoque Le Voyeur de Powell ou L’Obsédé de Wyler dans son obsession pour une femme et là plus particulièrement son corps dont il veut faire une oeuvre d’art. En tout cas le scénario progresse de l’angoisse à l’horreur, avant de basculer vers un érotisme cru, où la contrainte de départ se mue en plaisir consentant. Comme chez Clouzot et sa Prisonnière, sorti un an avant, La Bête Aveugle met l’accent sur la séquestration mentale et physique avant de dériver vers une histoire d’amour SM et d’oser des thèmes radicaux comme le vampirisme et le quasi cannibalisme. Esthétiquement, le film fascine par son décor surréaliste (l’atelier du sculpteur aux murs hérissés de reproductions géantes, d’éléments de corps féminin en pierre -yeux, bouche, jambes, seins- et ce huis clos étouffant sera le personnage presque central de l’intrigue, en dehors du couple maudit.
Jouant sur l’idée que l’obscurité fait perdre la vue à la jeune victime, le film sous entend que par ce biais, elle partage désormais la souffrance ressentie par son bourreau et leur infirmité commune peut les rapprocher dans une sorte de relation dévorante et exclusive. Les deux interprètes de ce projet fou, Mako Midori et Eiji Funakoshi, sont restés associés à leurs rôles tant il leur a fallu d’engagement pour les rendre crédibles. L’extase physique et sexuelle découlant de leur étreintes tactiles aboutit à un cauchemar « gore » (amputation des membres) que Masumura filme avec beaucoup de sensualité, sans la moindre vision de sang, laissant notre imagination parfaitement libre. Explorant à sa façon les dérives du désir sexuel, Masumura injecte de la douceur dans un sujet pourtant rude, comme s’il voulait nous caresser du bout des doigts, tel Michio effleurant la peau de son modèle. Un film inclassable à découvrir d’urgence.
ANNEE DE PRODUCTION 1969.



