Jean Claude et Pierrot, deux loubards blagueurs, féroces et désoeuvrés, passent leur temps à bousculer et à chahuter leurs contemporains et notamment les filles. Voleurs à la tire, glandeurs, dragueurs, ils croisent la route de Marie Ange, une jeune shampoineuse qu’ils embarquent dans leur périple. Ils se mettent en tête de lui faire enfin connaitre l’orgasme, car ni l’un ni l’autre jusqu’ici n’a réussi à la contenter sexuellement…
Avec Les Valseuses, Bertrand Blier adapte son propre roman au cinéma et va faire souffler un vent de renouveau dans un cinéma français assez conformiste. A cette époque (et il est essentiel de se replonger dans le contexte de la France de Pompidou pour en resituer les moeurs), la libération sexuelle et le côté anarchiste n’avaient pas atteint la sphère cinématographique et c’est ce qui explique le scandale provoqué par cette comédie libertaire, franchement iconoclaste et reposant sur des dialogues provocateurs, à la limite de la vulgarité. Blier conte la vadrouille de deux zonards fauchés à peu près respectueux de rien, pratiquant de petits larcins et prônant l’amour libre et décomplexé. La mise en scène, à la fois simple et rapide d’exécution, enchaine les séquences étonnantes et ose tout, quitte à choquer le bourgeois ou le français moyen (d’ailleurs pris largement pou cibles). Au fond, Blier a bousculé les lignes en présentant des voyous qu’il rend sympathiques malgré leur rudesse, leur violence verbale, leur manque de tact chronique et l’auteur de Calmos peut s’en donner à coeur joie dans sa misogynie légendaire (aujourd’hui fortement sujette à caution). Le film regorge en effet de répliques cultes, de mots crus, de situations gênantes ( surtout l’agression sexuelle caractérisée subie par la jeune maman dans le compartiment de train), et l’apologie du mâle dominant et décideur passe mal dans notre époque actuelle. Il faut pourtant tempérer ce jugement en ne réduisant pas Les Valseuses à ce qu’il montre sans vergogne, mais souligner également le tragique sous jacent courant sur tout le métrage: dès la rencontre avec l’ex taularde, le film se pare d’une douceur et d’une tendresse inattendues auxquelles Blier ne nous préparait pas forcément au départ.
Blier a décroché le jackpot en offrant les rôles principaux à des quasi inconnus: Gérard Depardieu avait bien tourné quelques petites participations sans relief, mais là sa vitalité et son naturel explosent littéralement à l’écran. Son acolyte Patrick Dewaere, plus fragile, plus gracile, lui sert de compagnon d’infortune en jouant le loubard goguenard et paradoxalement mélancolique. Enfin, issue du Café Théâtre et jeune actrice en devenir, Miou Miou trouve ici son premier grand rôle en jolie shampoineuse frigide qui suit le mouvement sans se poser de questions. Le trio magique est secondé par Brigitte Fossey, Isabelle Huppert, et surtout Jeanne Moreau, sortie de la Nouvelle Vague et excellente en un seul quart d’heure mémorable, rappelant au passage de manière presque anodine l’importance des règles chez la femme. Avec sa poésie trash et irrévérencieuse, Les Valseuses n’a pas pris trop de rides, même si le revoir de nos jours questionne tout de même sur le point de vue extrêmement patriarcal de son auteur. Après tout, n’est ce pas le propre des grandes oeuvres de diviser et de faire grincer des dents?
ANNEE DE PRODUCTION 1974.



