En 1744, les rêves de la jeune princesse Sophie (baptisée ensuite Catherine) sont brisés lorsqu’elle est contrainte d’épouser Peter, le grand Duc de Russie, un homme laid et idiot. Emprisonnée dans un mariage sans amour, elle cherche la consolation dans les bras d’autres hommes, dont un jeune officier de la garde, Orloff. Elle décide d’évincer son mari du pouvoir et prendre sa revanche: devenir l’impératrice unique de la Russie…
Sans doute qu’aucune collaboration artistique entre un metteur en scène et une actrice n’aura été aussi fructueuse et aussi marquante (en Amérique tout du moins) que celle qui unissait Josef Von Sternberg et Marlène Dietrich. Mais leur sixième film commun, L’Impératrice Rouge, supplante tous les autres par la ferveur de sa réalisation, l’hallucinant mariage entre la forme et le fond, la beauté de son style baroque. L’histoire vraie de Catherine II de Russie se voit contée par Sternberg sous l’angle du portrait féminin évoluant au fil de sa vie: d’abord princesse apeurée, puis épouse apprenant à jongler avec les règles de la Cour, séductrice conquérante le coeur de l’armée, enfin souveraine juchée sur son cheval en uniforme de hussard blanc. Filmé dans des décors qui semblent l’emprisonner et anéantir son libre arbitre, ce personnage hors du commun s’émancipe non seulement du joug conjugal, mais surtout acquiert sa totale indépendance d’esprit et de corps face à un système cannibale. Les costumes de Travis Benton, absolument splendides, ne sont pas là uniquement pour faire briller Catherine, ils sont les piliers essentiels de la narration. La séquence du mariage, une des plus belles, ressemble à s’y méprendre à une cérémonie funèbre, dans un lieu saturé de statues grotesques, d’objets agressifs, d’espace restreints: Sternberg signifie ainsi la mise au tombeau de son héroïne. Sa vision de la Cour de Russie, décapante, oscille entre faste, ironie, gigantisme et alimente son oeil perçant de réalisateur perfectionniste.
Mais la direction artistique démentielle et les outrances visuelles ne peuvent faire oublier le mur porteur de toute l’entreprise: Miss Dietrich elle même! Jamais affichée comme victime ou faible femme, elle prend son destin en main avec une force admirable, habillée de toilettes toutes inoubliables et son visage se trouve sublimé par la profusion de gros plans: Sternberg l’enferme dans le cadre tout en libérant sa nature d’actrice et son rôle de muse. Alors bien entendu, ce « faux biopic historique » prend tant de distance avec les faits réels que le film fut incompris en son temps, cloué au pilori et fit un bide au box office, il n’empêche qu’il demeure l’écrin idéal pour comprendre l’art de Sternberg et surtout pour mesurer la photogénie incomparable de Marlène.
ANNEE DE PRODUCTION 1934.



