Un père, veuf, cadre dans une entreprise industrielle, vit avec son dernier fils et sa fille, âgée de 24 ans, qui se dévoue pour le confort de son père et de son frère. Le soir, après le travail, le père retrouve deux amis pour boire du saké dans un bar où ils ont leurs habitudes. L’un d’eux lui propose un gendre pour sa fille. Il prend alors peu à peu conscience que sa fille est en âge de se marier et qu’il doit, au risque de se retrouver seul, la libérer de l’emprise paternelle.
Yasujiro Ozu arrive au terme de sa carrière en 1962 avec cet ultime film, le 53e d’une filmographie riche, puissante, d’une tenue exemplaire et d’une beauté à pleurer. Le Goût du Saké possède comme d’habitude un aspect contemplatif et une réflexion sur la cellule familiale qui parcourent toute l’oeuvre du cinéaste japonais. Composé principalement de plans séquences, sans aucun effet superflu de caméra, le film décrit les sentiments humains et ici paternels avec une précision de métronome. L’histoire toute simple de ce père comprenant peu à peu que le temps passe et qu’il va se retrouver confronté à sa future solitude a quelque chose de poignant et d’universel, Ozu privilégiant toujours le dépouillement, la suggestion plutôt que de verser dans la démonstration « vulgaire » des émotions éprouvées: ainsi, pour signifier l’absence, il préfère un plan sur une chaise vide au détriment de longs discours. Pourtant, les dialogues ne manquent pas, les échanges verbaux entre les enfants et les parents prennent au contraire une place prépondérante pour souligner le fossé générationnel. Ozu évoque aussi la défaite de son pays, vaincu par les Américains (le saké, traditionnelle boisson consommée par tous, a un sérieux concurrent : le whisky!). La nostalgie habite subtilement les séquences dans lesquelles on sent une résignation face à l’arrivée inéluctable de la fin, pour chacun de nous.
En père veuf et proche de ses trois enfants, Chishu Ryu nous fait cadeau une nouvelle fois d’une interprétation sensible, nuancée, bouleversante. Entre tradition et modernité, Le Goût du Saké, tend parfois à étirer certains passages pour mieux nous faire ressentir tout ce qui ne se dit pas explicitement, mais c’est un cinéma mélancolique et proche de l’humain qui ne déroge jamais à une rigueur inégalée. La vieillesse et la solitude ont beau être des thèmes douloureux, Ozu apporte à leur traitement une douceur bien à lui, grâce à son style épuré. Le cinéaste sentait sûrement sa mort imminente quand il signa ce beau film que l’on ne peut s’empêcher de voir comme un testament évident.
ANNEE DE PRODUCTION 1962.



