Sur l’ile de Bora Bora, l’amour d’un jeune couple se voit menacé par un chef de tribu locale qui envoie un messager déclarer que la jeune fille est une vierge sacrée et qu’elle mérite la mort si elle consomme son union…
Associé avec le documentariste Robert Flaherty qui avait frappé les esprits avec Nanouk l’Esquimau, le réalisateur allemand Friedrich Murnau est parti tourner Tabou directement sur les iles du Pacifique pour recréer un réalisme authentique et donner à son film un aspect quasi documentaire qu’il additionne à un récit d’amour tragique. Murnau décrit l’itinéraire sans espoir d’un homme et de la fille qu’il aime en injectant toutes ses obsessions déjà présentes dans L’Aurore et City Girl, ses deux précédentes oeuvres sublimes: le pessimisme et le romantisme mortifère, un couple écrasé par les règles de la tradition et ici d’une religion omniprésente. Scindant son film en deux chapitres (Paradis et Paradis Perdu), le cinéaste n’ a besoin d’aucun dialogue et perpétue son art du muet en offrant des images de toute beauté des décors naturels de Bora Bora, île paradisiaque où les corps se frôlent, dansent, sont exposés au soleil et à la lumière comme des promesses d’avenir radieux et où l’amour physique devient d’une évidence nette. Les plans des canoés élancés sur des flots étincelants, les baignades dans les torrents, la sensualité des deux amants forment un tout d’un esthétisme quasi irréel ou fantasmé que Murnau a saisi avec sa caméra de façon extrêmement belle et précise. Dans cet élément lumineux et hors du monde pourtant, la malédiction qui condamne l’amour du couple provient de croyances ancestrales et de superstitions tenaces que les habitants même des lieux continuent de transmettre à travers les âges.
Pas d’acteurs blancs ou presque au casting, Murnau a filmé les « locaux », les tahitiens du coin et leur beauté brute: Au diable leur non professionnalisme dans le jeu, il souhaitait approcher une vérité profonde qu’il aurait été compliquée d’obtenir avec des stars hollywoodiennes. Bien sûr, presque cent ans après, l’idéalisme « ethnologique » de Tabou paraitra vieillot et même le scénario peut sembler « simpliste »: il n’empêche que Murnau atteint au summun de son savoir faire, refusant toute happy end « idiote » que les studios auraient pu exiger de lui. Ce poème d’amour tragique restera comme son « testament » cinématographique, puisqu’il mourut accidentellement peu de temps avant la sortie. Une mort étrange dit on, car le réalisateur aurait foulé des sols sacrés durant le tournage, ce qui aurait déclenché un mauvais sort sur lui. Une légende qui a contribué à faire de Tabou un pur film maudit.
ANNEE DE PRODUCTION 1931.



