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AVA GARDNER

1922/1990

Celle que l’on surnommera à très juste titre « le plus bel animal du monde » naquit le soir de Noël 1922, dans une petite bourgade de Caroline du Nord, de parents fermiers, exploitant des plantations de tabac. Une famille nombreuse, puisque sept enfants verront le jour dans ce milieu assez pauvre, où la petite Ava connait une enfance difficile. Peu d’argent, un manque d’affection maternelle, mais une relation plus forte avec le père caractérisent ses premières années. Ecolière paresseuse dont la seule ambition sera de devenir sténo dactylo, Ava est une enfant de la campagne profonde, une sauvageonne impertinente, rêvant sans doute d’un destin plus excitant. Lorsqu’elle fête ses 16 ans, son père décède hélas, laissant en elle un vide béant et un chagrin qu’elle qualifiera plus tard elle même de « cataclysme ». La fin des années 30 approche et un parent photographe de noces expose dans sa vitrine des clichés qu’il a pris d’elle. Il faut dire que la jeune fille possède un visage d’une extraordinaire beauté, un regard de braise, une bouche parfaite, un port de tête fier et un sourire à se damner. Elle ne sait pas encore que ses photos vont lui permettre de quitter sa Terre Natale, puisqu’un des pontes de la MGM, de passage dans la région, les a repéré et en a immédiatement fait part à Louis B. Mayer, lui promettant de faire venir la belle inconnue à Hollywood pour un essai. Un essai caméra qui s’avérera calamiteux tant Ava affiche une  attitude mal aisée, une démarche pataude, et surtout un accent du Sud à couper au couteau. Pourtant, elle est si photogénique que Mayer lui fait signer dans la foulée un contrat en 1941, afin de lui ouvrir les portes du cinéma. Sans réel don pour la comédie, peu motivée pour se laisser modeler, Ava accepte au départ davantage par appât du gain. En fait, même si son talent d’actrice n’est pas évident, elle a déja une présence unique, une époustouflante aura, l’apparence d’une Vénus à la voix rauque. La brune incandescente va résister bec et ongles pour que le studio ne la dénature pas, comme tant d’autres avant elle, plus faibles et malléables. Pendant les cinq ans qui suivent, elle est employée comme starlette dans des petits rôles inconsistants, des productions très peu mémorables pour la plupart, 17 au total jusqu’à ce qu’elle tourne un polar destiné à devenir culte: Les Tueurs. Dirigée par Robert Siodmak et jouant face à Burt Lancaster, elle invente quasiment la notion de femme fatale avec le personnage de Kitty, habillée de sa robe fourreau de satin noir à une bretelle, des gants à la Gilda, semblant nonchalante, indifférente du pouvoir vampirique qu’elle dégage.

Entre temps, avant d’exploser dans ce rôle mythique, elle a déjà bien entendu fait tourner la tête de dizaines d’hommes, mais elle a épousé le plus inattendu de tous: Mickey Rooney. Ce dernier est une véritable star de la MGM à cette époque là, leur union surmédiatisée amuse ceux qui la jugent bien trop belle pour cet avorton qu’elle dépasse d’une tête et dont elle ne tarde pas à voir qu’il ne va pas lui faire connaitre le bonheur absolu. Leur mariage prend vite l’eau et Ava entame une relation avec Artie Shaw, clarinettiste de jazz en vogue et beau brun séduisant. Leur amour dure quelques mois, mais la jeune actrice en pleine ascension commence à mesurer le fossé qui les sépare, lui bien trop possessif pour elle. Ava n’est pas du genre à se laisser manoeuvrer et dicter sa conduite, elle dont le caractère insolent et impétueux en font plutôt une femme de tête, libre et indépendante. Dans son travail, elle progresse et confirme son statut avec des titres comme Tragique Rendez Vous ou Un Caprice de Vénus, clôturant avec brio une décennie 40, se démarquant d’autres actrices par sa nature volcanique et indomptable. Elle refusa toujours d’être un simple objet de désir, ne laissait personne décider pour elle, et même tenue par son contrat drastique, elle n’hésitait pas à faire entendre sa voix et jouer de son charme irrésistible pour obtenir les films qu’elle désirait vraiment faire. Sentimentalement, elle brisait les coeurs sans les réparer, dans des élans de passion et un appétit pour le sexe scandaleux pour cette Amérique puritaine. Ainsi, ses multiples prétendants usaient de tous les stratagèmes pour la conquérir, mais rares sont ceux qui réussirent à la mettre en cage. Jusqu’à sa rencontre avec un certain Franck Sinatra. Le crooner à la voix d’or, adulé par le pays tout entier, tombe follement amoureux d’elle et bouleverse son existence. Il est marié, père de famille, dans le creux de la vague au niveau de sa carrière d’acteur, et leur liaison tapageuse défraie la chronique : ces deux là s’aiment, se disputent, se détestent, se réconcilient, se quittent à nouveau… Sur le mode du « ni avec toi, ni sans toi », leur amour débute au début des années 50, un peu avant qu’Ava ne tienne à l’écran LE rôle qui va l’immortaliser définitivement.

Elle parvient à épouser son Frankie en 1951, au moment où sort Pandora, un merveilleux conte d’amour fou qu’elle a tourné sous la direction d’Albert Lewin, un esthète de la caméra et qui la filme dans des couleurs chatoyantes, captant comme personne avant lui la quintessence de sa beauté fulgurante. Elle illumine ce mélo, inspiré de la légende du Hollandais Volant, demandant à cette femme dont il s’éprend de sacrifier sa propre vie pour le rejoindre dans l’éternité. Son partenaire James Mason lui donne la réplique et le tournage à Tossa Del Mar, un petit port de pêche espagnol, se déroule sous les meilleures auspices. Ava n’a sûrement jamais été aussi épanouie ni aussi heureuse qu’à cet instant de sa vie. Reconnue comme actrice et stabilisée en ménage, le rêve éveillé commence cependant à se fissurer l’année suivante. Les fréquentes tensions avec Sinatra, dont l’ego et la jalousie deviennent ingérables, mettent leur mariage en péril. Sans compter leur très fâcheuse habitude de boire plus que de raison des quantités d’alcool hallucinantes, exacerbant ainsi leurs disputes homériques. Le plus regrettable est que l’alcool devient aussi le compagnon de route permanent d’Ava, y compris lorsqu’elle est seule. Son triomphe de Pandora lui ouvre la voie à une série de films fameux, qu’elle interprète avec conviction: en 1953, elle partage l’affiche avec Clark Gable dans Mogambo , un trio amoureux au coeur de l’Afrique Noire, composé également de la jolie blonde Grace Kelly, à l’opposé physique d’Ava. Les deux femmes deviennent pourtant des amies sincères et le resteront toute leur vie, même quand Grace sera la Princesse de Monaco et aura tourné le dos au cinéma pour toujours. Elle obtient une nomination à l’Oscar, qu’elle ne décrochera pas au final, sûrement jugée trop rebelle et « anti système » par l’Académie. Puis, en 1954, le mythe rajoute une pierre colossale à son édifice déjà glorieux avec un superbe film signé Joseph L. Mankiewicz, le réalisateur prestigieux de Eve et du futur Cléopâtre. Il offre à Ava le rôle de Maria Vargas, petite danseuse de flamenco dans des bouges miteux, devenue une Star du jour au lendemain, après avoir été repérée par un producteur de cinéma. En gros, sa propre histoire! Ce personnage coincïdant le plus étroitement avec son « moi’ profond la magnifie dans La Comtesse aux Pieds Nus. Face à Humphrey Bogart, Ava parvient à séduire les plus sceptiques sur son jeu. Après cet exploit, elle commence à se sentir prisonnière de son image figée, supportant justement mal les exigences d’un métier de plus en plus dévorant.

En prime et pour son malheur, Ava s’est vue contrainte d’avorter de l’enfant qu’elle portait de Sinatra, suite à de nouvelles brouilles avec le chanteur acteur, qu’elle fuit pour ne pas y laisser sa peau ni sa santé mentale. En 1956, George Cukor la caste pour son film situé en Inde, La Croisée des destins, elle y tient le rôle d’une femme déchirée entre deux cultures. Mais le sex symbol contre lequel elle se bat pour ne pas y perdre son identité choisit de tout plaquer et quitte les Etats Unis, afin de s’installer en Espagne, pays pour lequel elle a eu un coup de foudre immédiat, quand elle y tournait Pandora. Là bas, elle peut mener la vie qu’elle désire vraiment, un peu moins épiée par les paparazzi (quoique..), elle vit à Madrid en femme libre alors que le pays reste sous la coupe totalitaire de Franco et malgré la fin de la guerre civile, les restrictions et interdictions en tous genres ont encore largement cours. L’industrie hollywoodienne et ses mirages sont derrière elles, mais elle apparait encore dans des films tournés sur des sujets résolument ibériques, tels Le Soleil se lève aussi, un récit adapté d’Ernest Hemingway, l’écrivain avec lequel Ava est très lié et qu’elle considère même comme son Dieu tutélaire, un peu comme si elle retrouvait en lui son pauvre papa disparu. Le film dépeint une génération perdue d’Américains bourlinguant en Europe et elle y incarne la veuve d’un Lord britannique, courtisée par tous les hommes. Comme dans un de ses anciens succès, Les Neiges du Kilimandjaro, Ava met plus en avant sa plastique parfaite que ses aptitudes de comédienne, dont elle doutait toujours, n’ayant absolument pas confiance en elle, se jugeant médiocre à tous les coups. Le film suivant La Maja Nue, sorti en 1958, s’avère insipide, mais en jouant la Duchesse d’Albe, qui fut le modèle favori du peintre Francisco Goya, elle ajoute une autre page éblouissante à son parcours, magnifiée par le chef opérateur Giuseppe Rottuno. La même année hélas, elle divorce de Sinatra pour de bon, cette histoire d’amour devenue toxique la laisse exsangue, au bout d’elle même, lessivée par une surmédiatisation vécue jusqu’à l’écoeurement.

A l’heure où Marilyn Monroe est devenue la plus grande star américaine, malheureusement broyée par le système impitoyable des studios, Ava continue à préférer son indépendance absolue à Madrid. Sa vie devient un long tapage nocturne dès la fin des années 50, avec des sorties incessantes, des heures passées dans les bars, les clubs, les boites. Sa tendance à l’autodestruction s’intensifie alors nettement et sa consommation d’alcool double, triple, bref prend le pas sur le reste, et sa carrière en pâtit forcément. Presque plus de films en projet, si ce n’est Le Dernier Rivage de Stanley Kramer, une bande de science fiction mal fichue et qui fait un bide au box office. Ensuite, plus de son, plus d’image pour Ava, consacrant son existence à la dilettante et aux plaisirs futiles. Elle vit une liaison orageuse (encore une!) avec le toréador Luis Miguel Dominguin, un beau gosse dont elle s’entiche plus pour remplir son lit que bâtir des plans sur l’avenir. Et puis, la quarantaine arrive inévitablement et lorsqu’on retrouve Ava dans les salles obscures, c’est en partenaire de Charlton Heston dans une superproduction boursouflée de Nicholas Ray, Les 55 jours de Pékin. Bien sûr, elle y est encore belle, mais les signes d’une fatigue intense sont désormais perceptibles sur son visage, les premières rides discrètes n’échappent pas à l’oeil perçant de la caméra. Le drame, en coulisses, continue de se jouer: Ava consomme sans limite, dans une frénésie d’alcool inimaginable, elle se consume ainsi, certainement pour tenter de masquer un mal être ou une fêlure venant de loin et jamais vraiment guérie. Nourrissant une affinité élective avec le flamenco, il n’est pas rare de la voir danser frénétiquement sur les tables comme si elle n’était pas ce mythe vivant, devant les Espagnols médusés, adorant son audace et lui pardonnant ses excès. Tout le temps entourée d’hommes ou d’amants de passage, elle connut néanmoins une grande solitude dans les années 60, privilégiant une vie de célibataire noceuse et décomplexée. Une petite renaissance survient en 1964 grâce au réalisateur John Huston, lui proposant un très intéressant projet.

En effet, Huston l’emballe avec son adaptation d’un roman de Tennessee Williams, intitulé La Nuit de l’Iguane. Banco pour elle: tournage sous le soleil du Mexique, à Puerto Vallarta, casting en or (Richard Burton, Deborah Kerr, Sue Lyon), et un texte à défendre! Elle campe Maxime Faulk, cette tenancière d’âge mûr du Verde Hôtel, lucide sur ses amours, désirant encore plaire mais sans se laisser détruire davantage par les sentiments. Un très beau rôle enfin et qui la remet au premier plan. La suite ne fut pas du même acabit: en 1966, elle retrouve son metteur en scène Huston pour La Bible, plate évocation de la génèse du monde, où elle n’a rien de tangible à offrir. Et enfin en 1968, elle hérite d’un rôle secondaire dans Mayerling, le remake que tourne Terence Young, où elle croise la route de Catherine Deneuve et Omar Sharif. Le film manque cruellement de faste et de saveur. Au même moment, Ava connait des démêlés avec le fisc espagnol, lui réclamant une ardoise conséquente, qu’elle s’acharne à ne pas vouloir honorer. Lasse aussi de son existence mouvementée et voyant arriver ses 50 ans à grands pas, elle décide de quitter l’Espagne pour s’installer à Londres. Elle y entame le dernier chapitre de sa vie. Prématurément usée et grossie, elle se raréfie au cinéma, ne faisant plus dans la décennie 70 que quelques apparitions pour « payer le loyer » comme dans le film catastrophe Tremblement de Terre, assez réussi au demeurant, ou dans L’oiseau Bleu, où elle retrouve Cukor aux commandes de ce conte fantastique mièvre. Entre deux cachets pour la télévision, Ava trouve un peu de paix et de sérénité dans la capitale anglaise, promenant son chien, emmitouflée dans des capes immenses, portant foulard et lunettes noires, afin de cacher son visage accusant le poids des années. La presse à scandales avait fini par ne plus chercher à la traquer, et elle se mure dans un silence spectral, refusant toutes les interviews, et vivant douloureusement sa beauté enfuie.

Elle s’éteint d’une pneumonie, à 67 ans seulement, le 25 janvier 1990, quasiment seule, hormis la présence de quelques domestiques et dames de compagnie, à qui elle devait raconter parfois son incroyable parcours. Elle, la petite campagnarde plouc hisser au firmament des vedettes les plus adulées, ayant toujours préféré marcher pieds nus, comme sa fameuse comtesse, et porter des tenues décontractées plutôt que ses robes de soirées hors de prix que le studio l’obligeait à revêtir pour promouvoir son « image ». Ava n’avait pas le don du bonheur, plutôt celui de la fête, du scandale et du sexe débridé, elle fut une des seules actrices de son calibre à ne pas rentrer dans un moule préétabli et au bout du compte, la bonne fille généreuse qu’elle était au fond n’aspirait qu’à une liberté sans fin. De cuites inénarrables en amours légendaires, de films marquants en rencontres fabuleuses, elle aura été seule l’instrument de sa vie, de ses choix et sa beauté irradie pour l’éternité.

1 COMMENTAIRE

  1. Tres belle biographie pour la femme que je considère comme l’idéal de la beauté féminine. Tu as très bien cerné la personnalité indomptable de cette actrice qui a su garder son indépendance en maitresse femme mais qui s’est malheureusement détruite prématurément

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