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JEAN PAUL BELMONDO

1933/2021

Né en 1933, Jean Paul Belmondo est d’abord le fils du sculpteur réputé Paul Belmondo, un artiste perfectionniste et pointilleux, qui apprit très tôt à sa progéniture le sens de l’acharnement et du travail. Passionné très jeune par le sport, notre futur star pratique aussi bien la musculation que le football, tout en cultivant surtout un penchant plus affirmé pour la boxe. Mauvais élève, pour ne pas dire cancre, il sait bien vite que les études ne vont pas être sa tasse de thé et son comportement turbulent lui donne presque des envies de devenir clown, ou du moins artiste. A la toute fin des années 40, à peine entré dans sa majorité, Jean Paul bifurque vers le Conservatoire, sentant clairement naitre en lui une nature d’acteur. Malgré de bonnes dispositions et une volonté de fer, l’échec l’attend au bout du concours d’entrée, où il n’obtient qu’un rappel de premier accessit. Dépité, il quitte les lieux en faisant un bras d’honneur au jury, composé de figures sûrement trop frileuses face à ce tempérament anti conventionnel. Le théâtre lui offre cependant ses premiers rôles de débutants, souvent pour seulement quelques répliques, et il fait ses gammes dans des pièces aussi prestigieuses que La Mégère Apprivoisée, Oscar ou Les Précieuses Ridicules. Pendant environ huit ans, il foule les planches pour apprendre son métier et même s’il doit renoncer à intégrer la Comédie Française, il peut se vanter de faire son trou doucement mais sûrement! A 24 ans, il est repéré par le réalisateur Marc Allégret qui l’engage pour une participation dans son film Sois Belle et Tais toi!, sa bouille atypique est remarquée, à tel point qu’il obtient un autre rôle plus conséquent dans Drôle de dimanche (du même Allégret), dans lequel il côtoie la crème des vedettes du moment: Arletty, Bourvil, Danielle Darrieux. Le jeune homme fougueux et dynamique va finir par taper dans l’oeil d’un certain Jean Luc Godard, décidé à le diriger dans son premier long métrage, après des années comme critique aux Cahiers du Cinéma et qui s’intitule A bout de Souffle. Nous sommes en 1959 et cette année charnière marque le début de la notoriété du jeune acteur en herbe.

Dans cette oeuvre fondatrice de la Nouvelle Vague, tout parait « foutraque »: la prise de son, les faux raccords, le scénario improvisé selon l’humeur du jour, et son réalisateur doué mais à l’opposé de la discipline acquise par Jean Paul pendant ses années d’apprentissage. Sur l’écran pourtant, il éclate totalement, avec une aisance sidérante, il incarne Michel Poicard, un jeune voyou insolent, hors la loi et amoureux d’une jolie américaine qui le mènera à sa perte. Il est une sorte de compromis entre Bogart et Brando, son animalité physique de dingue le consacre Star dès la sortie du film. Cependant, sa « beauté » peu classique est décriée par certains (surtout par les vieux loups d’un cinéma installé), alors que le public voit immédiatement en lui un gars sincère, naturel, et à la décontraction fort sympathique. Après Godard, une pile incroyable de scénarios lui parviennent et il ne va cesser de tourner dès le début de la décennie 60, jusqu’à cinq films par an, approché par de grands metteurs en scène convaincus de l’étendue de son registre. Ainsi, il ne se contente pas de jouer les dévoyés et montre ses capacités dans des contre emplois étonnants: prêtre dans Léon Morin prêtre de Jean Pierre Melville (avec qui il noue une amitié dans la vie), gangster dans Classe tous risques, le premier film de Claude Sautet, boxeur dans L’ainé des Ferchaux, ou bien amant transi de Jeanne Moreau dans Moderato Cantabile , l’adaptation très austère du livre de Marguerite Duras par Peter Brook. Un cinéma exigeant oui, mais contrebalancé par des choix plus commerciaux, tels Cartouche ou L’Homme de Rio, deux énormes succès réalisés par Philippe de Broca. Acteur instinctif, aimant l’improvisation et la déconnade, Jean Paul s’avère un farceur invétéré sur les tournages, faisant des coups pendables aux membres de l’équipe, toujours ravi d’être là, disponible et n’ayant besoin d’aucune concentration. Il est dans le rôle de suite et déteste les chichis, la psychologie inutile, il fonce et ça lui réussit plutôt bien. Il refusa toujours de rentrer dans la catégorie des comédiens « intellos », tout en demeurant bien entendu professionnel et « sérieux » dans son métier. Il donne la réplique à Jean Gabin, le Patron prend le « petit » sous son aile, et les voila embarqués en Normandie pour Un Singe en Hiver, une comédie alcoolisée d’Henri Verneuil. Leur duo est salué haut la main quand il sort en 1962. Belmondo rentre dans sa trentaine, auréolé d’un statut de vedette qui ne se démentira plus.

Dans la seconde partie des sixties, le comédien rempile avec trois films d’auteur: il retrouve d’abord Godard pour incarner Pierrot Le Fou (une de ses plus fortes compositions), il travaille ensuite avec Louis Malle en 1967 pour Le Voleur (ambitieux mais boudé par le public), enfin il est l’interprète de La Sirène du Mississipi, dirigé par François Truffaut et où il fait face à une Catherine Deneuve retorse et ambivalente, dont il est fou amoureux. Ce beau rôle ne sera pas non plus accepté par ses inconditionnels qui le jugent peu crédible, en homme berné et victime d’une créature rencontrée par un journal de petites annonces. Il enchaine ensuite deux films qui marcheront davantage et le remettront en selle: Le Cerveau dans lequel il compose un joli tandem avec Bourvil, puis il tourne avec Claude Lelouch et joue avec Annie Girardot en 1969 dans Un Homme qui me plait. Considéré comme pas très beau, son charme et son sourire ravageur en font la coqueluche des Dames et il prendra dans ses bras des partenaires féminines à la beauté indiscutable (Claudia Cardinale, Sophia Loren, Gina Lollobridgida, Françoise Dorléac, Anna Karina, Jean Seberg, etc…). Dans sa vie privée, il eut d’abord une première épouse rencontrée à 21 ans, dont il divorce lorsqu’il tombe raide dingue de la sublime Ursula Andress, avec qui il vivra une passion torride pendant de longues années. L’actrice italienne Laura Antonelli sera également un des amours sérieux de son existence. Jean Paul se distingue aussi par un sens aiguisé de l’amitié et sa fidélité dans ce domaine ne fit jamais de doutes: il garda toute sa vie des liens très forts avec Marielle, Rochefort, Maria Pacôme, qu’il avait connu à ses tous débuts, et surtout avec Charles Gérard, un acteur de seconde zone qui sera son acolyte dans une dizaine de ses films.

La deuxième grande période de sa carrière s’ouvre avec les années 70 et il place délibérément le curseur sur le cinéma populaire, très commercial, visant à faire le plus d’entrées possible. Etant devenu un acteur incontournable, champion du box office avec De Funès, les films ne se montent que sur son seul nom (il les produit certaines fois), au détriment souvent des scénarios et aux mises en scènes peu inventives. Borsalino ouvre le bal en 1970 et marque sa rencontre avec Alain Delon, qui a démarré presque en même temps que lui et dont la carrière connait aussi une réussite exemplaire. Les deux hommes deviennent à la fois des amis de métier, des partenaires de jeux, et des rivaux (une brouille éclatera entre eux concernant la sortie de Borsalino, pour une question de « noms plus gros sur l’affiche »). Une guerre d’egos n’empêchant pas le film de rafler la mise et d’être un énorme hit. C’est à ce moment là que Belmondo devient Bébel pour tous, un surnom facile à se rappeler, affectueux et lui donnant la garantie de tourner à peu près tout ce qu’il veut. Il réalise des millions d’entrées avec des titres très parlants: Le Magnifique, Le Guignolo, L’incorrigible, Flic ou Voyou, L’Animal etc… Dirigés par ses potes cinéastes: Deray, De Broca, Lautner, Verneuil. Pas des génies, mais des hommes connaissant leur métier et qui se plient aussi à la personnalité écrasante de leur vedette. Sa seule incursion dans le cinéma d’auteur date de 1974, il est le Stavisky d’Alain Resnais, la reconstitution des années folles séduit, mais le film fait un bide. On peut souligner également une autre collaboration marquante: en 1971, Jean Paul Rappeneau en fait le héros de Les Mariés de l’An Deux, une comédie en costumes pleine de vie, où il batifole avec Marlène Jobert. Claude Chabrol l’emploie aussi dans une pitrerie policière Docteur Popaul, dans laquelle il a pour partenaire Mia Farrow. Privilégiant clairement le divertissement et les films « faciles », il reste à la ville un homme accessible, disponible pour son public, observateur et spontané il continue toujours à vivre à Saint Germain des Près, son quartier depuis l’enfance et dans lequel il a ses habitudes. Sa gouaille de titi parisien, sa facétie permanente et sa bonne humeur légendaires sont parmi ses qualités les plus reconnues. En 1975, il revient en grande forme dans un policier nerveux et très sombre Peur sur la Ville, où il incarne un inspecteur de police traquant un serial killer redoutable. Le film fait un triomphe et une des séquences clé fut celle où il escalada le métro aérien, en marche, pour courser son ennemi. Depuis longtemps déjà, Bébel s’est fait un point d’honneur à réaliser lui même ses cascades et en bon casse cou, il prend parfois des risques inconsidérés. Des défis qu’il est quasiment le seul à relever dans le cinéma français.

Au début des années 80, hormis dans l’excellent Le Professionnel (et sa B.O déchirante), il commence à lasser un peu le public, ne renouvelant sans doute pas assez son registre. En 1982, son dernier gros carton L’As des As marque une rupture: dès lors, comme pour lui faire payer sa longévité et son immense succès, les critiques dites « sérieuses » tombent à bras raccourcis sur lui et lui reprochent nettement de ne plus faire que de l’argent. Où est passé l’Art dans ses projets? Un débat houleux prend même une importance folle quand face à lui, la sortie d’Une chambre en ville de Jacques Demy se ramasse. Comme si c’était la production mastodonte de l’As des As qui était responsable de l’échec du film d’auteur! L’animosité devient alors excessive entre le comédien et une certaine presse, descendant alors ses films suivants: Joyeuses Pâques, Les Morfalous, Hold Up. Honnêtement, il est vrai que Belmondo s’autoparodie presque, en tout cas se répète, et sur des histoires pas folichonnes, cabotine un max! Il prend alors deux années sabbatiques, réfléchit à son parcours, et en 1987, à 55 ans, il décide de revenir à sa première passion: la scène de théâtre, qu’il n’a plus foulé depuis plus de 27 ans! Un sacré challenge entrepris avec Robert Hossein à la mise en scène pour jouer Kean , un texte d’Alexandre Dumas. Il y sera magistral et convaincra les plus sceptiques qu’il est bel et bien un immense acteur. Ensuite, il remonte sur les planches pour incarner Cyrano de Bergerac (200 000 spectateurs, des centaines de représentations à guichets fermés et une tournée allant jusqu’au Japon!!). Belmondo le magnifique sait tout faire, peut tout tenter, il sort victorieux des batailles les plus rudes. Enfin, il clôture 1989 avec un beau retour sur grand écran dans le somptueux Itinéraire d’un enfant gâté. Lelouch le dirige pour la deuxième fois et lui offre un rôle en or: un quinquagénaire fatigué coupe les ponts avec les siens pour disparaitre sur d’autres continents. Un César du Meilleur Acteur lui est attribué, mais réfractaire aux prix et aux récompenses depuis le temps du Conservatoire, il ne va pas chercher sa statuette.

 

Cette embellie spectaculaire retombe quelque peu à l’orée des années 90, plus difficile pour lui, ne parvenant plus à assurer un succès à des oeuvres, par ailleurs ratées, comme L’inconnu dans la Maison ou Désiré, d’après la pièce pourtant savoureuse de Sacha Guitry. De nouveau, Lelouch lui propose d’être Jean Valjean dans une adaptation modernisée des Misérables d’Hugo. Un personnage démesuré qui lui ressemble bien et qu’il défend admirablement. Lui permettant de retrouver les faveurs de la majorité et de se réconcilier avec la presse exigeante. En 1999, Cédric Klapisch l’emploie dans un méli mélo de science fiction, appelé Peut Etre, il forme un duo étonnant avec Romain Duris pour un film original, mais inabouti. En 2001, la vie se charge de lui asséner un coup dur: il est victime d’un AVC très grave, le laissant diminué et convalescent de longs mois. Il se bat comme un tigre, comme d’habitude, reprend des forces et suit une rééducation intensive, mais qui ne suffira pas à le remettre totalement d’aplomb. Amoindri, il tournera un ultime film en 2008, par amitié pour Francis Huster, un remake inutile d’Umberto D. (un classique italien) rebaptisé Un Homme et son Chien. Il y apparait vouté, s’exprimant avec difficulté et faisant peine à voir, lui jadis si alerte et tonique. Ce film de trop n’ajoutera rien à sa gloire.

Lui qui ne voulait pas d’hommages ni de cérémonies en son honneur va crouler sous les vivas et les bravos, lorsqu’il est invité à Cannes en 2011, dans le but de lui décerner une Palme d’Or pour l’ensemble de son parcours unique. Il en fut très ému, de même que lors de la remise du Lion d’Or à Venise en 2016, et enfin pour boucler la boucle, un César d’Honneur reçu en 2017, où tout le gratin lui réserva une standing ovation méritée. Quand l’artiste s’éteint chez lui, le 6 Septembre 2021, à 88 ans, l’émotion suscitée par sa mort est un raz de marée dans le pays: un océan d’hommages, une multitude d’émissions TV, des articles élogieux et surtout une ferveur exceptionnelle du peuple seront les preuves d’un amour qui n’a jamais faibli entre le public et la star. Une cérémonie a lieu aux Invalides, décidée par le président Macron lui même, afin de dire adieu à un homme tellement ancré dans notre culture qu’il était devenu un familier pour chacun. Amical, modeste, nourri d’une volonté à tout casser, notre Bébel nous quitte, mais son panache et son bagout avaient déjà fait de lui une légende de son vivant. La morosité n’a pas pris le dessus, alors comment pourrait on être triste quand on pense à lui?

 

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