Devenu dentiste illégalement, Mc Teague, épouse Trina, une jeune femme qui lui a été présentée par son ami Marcus. Mais la mariée s’avère avare malgré l’énorme somme d’argent qu’elle gagne à la loterie nationale. Jaloux de la nouvelle fortune du couple, Marcus dénonce Mc Teague aux autorités pour exercice illégal de la médecine. S’ensuit leur chute progressive, l’avidité du trio les conduisant immanquablement à leur perte…
Greed traduit en français par Les Rapaces occupe une place primordiale dans le cinéma mondial et ce, à plus d’un titre! Tourné sous le muet par Erich Von Stroheim, un génie visionnaire qui s’accommodait mal des exigences des studios, le film adapté d’un roman de Franck Norris (sorte de Zola américain) repousse à l’extrême les limites de la perversion et des travers humains. En racontant l’histoire d’un trio obsédé par l’argent, le script explore la vilenie et la médiocrité absolues des êtres avec une rare puissance évocatrice. Stroheim, méticuleux et doté d’un ego surdimensionné, souhaitait réaliser une oeuvre hyper réaliste et s’ingénia à tourner toutes ses séquences en décors naturels (personne n’avait jamais tenté ce pari avant lui, même pas Griffith). L’univers mental du cinéaste faits d’obsessions psychiques, de visions malsaines entrent en concordance totale avec la noirceur du propos et avec lui, un flirt de fiancés se déroule sur un égoût, leur mariage est un défilé de « tronches » insensées et la nuit de noces ressemble à une lente agonie. Tout pour déplaire et en tout cas créer des images fortes imprimées en nos esprits longtemps après la projection. Stroheim cultivait lui même un pessimisme profond sur la nature humaine et haïssait les « gentilles histoires de studio s’achevant inévitablement par des happy ends factices ». Dont acte! Les Rapaces montre l’avarice dans ce qu’elle a de plus dégueulasse, la déchéance, l’alcoolisme, la violence conjugale et ausculte l’amour se transformant en haine viscérale.
Tenus par Gibson Gowland et Jean Hersholt, les deux rôles masculins de ces « amis rivaux » laissent toutefois une latitude énorme à la seule femme du récit, Trina, incarnée par une comédienne jusque là employée dans des bluettes, Zasu Pitts que Stroheim décrira comme la plus grande tragédienne du muet, affichant une certaine ressemblance avec la non moins mythique Lilian Gish. Son évolution de jeune mariée timide à celui de vieille mégère cupide et enlaidie mérite tous les louanges possibles. Jusqu’où les hommes sont ils prêts à aller par simplement appât du gain? Stroheim répond très simplement à la question: jusqu’à la mort! Son final, paroxystique et inégalé, situé dans le désert de la Vallée de la Mort, réunit les deux protagonistes sur le point de s’étriper avec une infinie cruauté, le soleil assassin pour seul témoin et la destinée funeste en cadeau empoisonné. Film fleuve prévu pour durer à la base près de 9 heures (!!), Les Rapaces fut mutilé, charcuté par la MGM pour en faire « un produit conforme à leurs cahiers des charges » et stoppa net la carrière de son créateur unique. Mais même réduit de plus de 60%, ce chef d’oeuvre demeure un objet précieux, incomparable, maudit, à voir au moins une fois dans sa vie!
ANNEE DE PRODUCTION 1924.



