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YVES MONTAND

1921/1991

Né en 1921, Ivo Livi, est issu d’une famille pauvre d’immigrés italiens. Son père, Giovanni, militant communiste de la première heure, fuit l’Italie fasciste de Mussolini, ainsi que la persécution des Chemises Noires. Ivo n’a que quatre ans lorsque toute la tribu débarque à Marseille, dans un quartier miteux et il va vivre là une jeunesse assez difficile. C’est la débrouille très vite, pour être intégré, accepté et pour se lancer dans la grande aventure de la vie. Si les études ne le passionnent guère, il est fasciné par le cinéma américain, ses gangsters, ses jolies pépées et ses histoires extraordinaires qui lui permettent de s’évader. La comédie musicale, et Fred Astaire en particulier, réveille en lui des envies de spectacle et plus précisément de chansons. Il est doté d’une voix intéressante, d’un physique attractif et sait laisser sa timidité de côté, alors il se lance dès la fin des années 30 dans une carrière de chanteur. Ce grand garçon dégingandé, à l’accent méridional prononcé n’a pas un succès immédiat, sûrement que l’époque troublée de la seconde guerre mondiale n’était pas idéale pour faire son trou et s’imposer chansonnier. Le peuple a bien d’autres préoccupations alors. En 1941, il monte sur Paris et obtient un engagement à l’Alcazar, sans soulever de fort enthousiasme, il faut attendre 1944 et sa rencontre avec Edith Piaf pour que son parcours prenne un chemin décisif. La Môme du Music hall le trouve maladroit et plutôt mal à l’aise sur scène, mais elle voit aussi en lui un potentiel de charme et de talent qu’elle va s’ingénier à polir et à encourager. Ces deux là tombent aussi très vite amoureux et vivent une belle idylle, sûrement la première femme vraiment importante pour le jeune chanteur, désormais appelé Yves Montand, et qui donne des récitals à l’Etoile avec des titres comme « Batling Joe », « Luna Park » ou « Mon pote le gitan », en première partie de sa bien aimée. Edith lui met donc le pied à l’étrier de ce métier qu’elle pratique depuis près de dix ans et a même l’idée d’en faire son partenaire dans une romance filmée intitulée Etoile sans Lumière. C’est le premier film dans lequel Yves apparait et il ne laissera guère de traces à sa sortie, peu après la Libération. La guerre finie, le couple poursuit sa trajectoire, mais quand Yves finit par obtenir un succès de plus en plus marqué, Edith en prend ombrage et supporte mal de ne plus être la seule à briller. En quelques mois, tout se dégrade et elle le quitte, le laissant malheureux comme les pierres. Ce chagrin d’amour le marquera au fer rouge.

Yves a beau avoir imposé un nouveau style avec son personnage et sa voix, il est tenté de séduire le public en revenant vers le cinéma et en 1946, Marcel Carné, réalisateur star depuis Les Enfants du Paradis, lui propose de prendre le rôle que Gabin a refusé dans Les Portes de la Nuit. Hélas, le film ne trouve grâce auprès de personne, ni des critiques, ni des spectateurs, cette fois restés insensibles à la poésie de Jacques Prévert et jugeant ce grand dadet peu crédible dans une composition d’acteur assez médiocre. Du coup, après cette douche froide, Yves prend ses distances, continue à donner des tours de chant, mais s’éloigne de sa passion pour le grand écran. Il passe ses étés à Saint Paul de Vence, et en août 1949, il fait la seconde rencontre décisive de sa vie, avec celle qui sera sa compagne jusqu’au bout: Simone Signoret. L’actrice installée qu’elle est quitte tout pour lui et leur amour aboutit à un logique mariage en 1951. C’est grâce à Simone cette fois qu’il va rebondir au cinéma en répondant oui au rôle principal du film d’Henri Georges Clouzot, Le Salaire de la Peur. Cette fois, ca marche, sa présence est saluée, son beau personnage de routier conduisant des camions bourrés de nitroglycérine fait l’adhésion de tous, jusqu’au Festival de Cannes. Pourtant, Yves ne va pas enchainer les rôles, il attend d’avoir de vrais coups de coeur pour tourner et sa carrière de chanteur a pris une telle ampleur qu’elle le mène partout. Son engagement politique a toujours été fort, mais avec Simone, il double la mise et ils deviennent quasiment les seuls artistes à faire entendre leurs voix sur les sujets de société, sur le Maccarthysme faisant rage aux Etats Unis, sur la guerre froide avec l’URSS. Leur voyage là bas en 1956 va d’ailleurs faire grincer des dents et leurs sympathies communistes ne plairont pas à tout le monde. Montand a toujours milité au Parti et sa croyance en l’illusion d’un monde meilleur l’avait aveuglé sur les agissements du régime de Staline. Quand ils sont de retour en France, le couple a pris un sérieux coup dans leurs certitudes, ce qui ne les empêche pas de jouer ensemble à l’écran la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem, en résonnance totale avec la Chasse aux Sorcières. Il soutiennent aussi les Epoux Rosenberg, accusés d’espionnage et voués à la chaise électrique et décident de se rendre en Amérique. Yves doit y donner un show et Simone est nominée pour l’Oscar de la Meilleure Actrice. Leur voyage en 1959 dure plusieurs mois et permet à Yves d’entamer là bas un début de carrière à Hollywood, qui lui offre une comédie musicale (son rêve de toujours!) avec une certaine Marilyn Monroe comme partenaire.

Le Milliardaire est resté célèbre surtout pour le duo formé par le frenchie et la plus belle blonde d’Hollywood. Hors plateau, ils vivent une idylle tapageuse et très médiatique qui dure quelques mois. Yves se résout finalement à revenir vers Simone, blessée par cette infidélité exploitée dans les journaux du monde entier, mais qui lui pardonne. Il se jette alors dans le travail, tourne dans Aimez vous Brahms? d’après Sagan, aux côtés d’Ingrid Bergman, dans la comédie sympathique Ma geisha où il côtoie la jolie Shirley Mc Laine, mais comprend bien vite que ce cinéma de pur divertissement ne le captive guère, et qu’il ambitionne des compostions plus complexes. En 1965, il rencontre celui qui va devenir son metteur en scène fétiche, le Grec Costa Gavras, pour qui il tourne Compartiments Tueurs, un solide polar à la distribution de luxe (Piccoli, Signoret, Trintignant). Puis, il se lie d’amitié avec l’écrivain espagnol Jorge Semprun, très engagé dans la lutte contre le régime franquiste et qui lui permet d’adapter son roman La Guerre est finie, que dirige Alain Resnais. Ce clan de déracinés (l’Italien, le Grec et l’Espagnol) devient soudé dans leurs combats communs contre tous les obscurantismes. Montand aimait exprimer sans limite sa recherche d’un idéal dans des rôles humains, proches des préoccupations du citoyen moyen. Toujours du côté des opprimés, il opte désormais pour un cinéma exigeant, avec du fond politique et des parti pris forts. Hormis Vivre pour vivre en 1967 de Claude Lelouch, où il joue le mari infidèle d’Annie Girardot, il s’illustre surtout dans des films à la résonnance historique et idéologique marquée. Et grâce à Costa Gavras, lui aussi très impliqué en politique, il va tourner les deux plus gros films de sa carrière, en tout cas ceux qui eurent le plus grand retentissement: d’abord Z, en 1969, revenant sur la dictature grecque et surtout L’Aveu, d’après le récit poignant d’Arthur London, cet ancien partisan communiste arrêté, torturé et injustement condamné pour espionnage avec les Etats Unis. La composition de Montand est hallucinante de véracité, il perd 25 kilos et sa performance est unanimement saluée. Au même moment, il condamne fermement l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Dès lors, il devient un acteur incontournable que les plus grands vont s’arracher.

S’ouvre ensuite la décennie 70, celle qui sera pour lui non seulement la plus prolifique, mais aussi la plus riche et la plus glorieuse. Il fête ses cinquante ans et on peut le voir à l’affiche de projets très divers comme sa quatrième collaboration avec Gavras sur Etat de Siège, dans Le Cercle Rouge, le policier crépusculaire de Jean Pierre Melville (avec Bourvil et Delon comme partenaires!) ou dans le Tout va bien de Jean Luc Godard (une réflexion sur le travail en usine) avec la jolie et militante Jane Fonda. Mais plus surprenant est son tandem avec…Louis de Funès dans la comédie de Gérard Oury La Folie des Grandeurs, un des cartons au box office de 1971. Chanteur libre il était, comédien tout aussi libre il devient, et aucun genre ne lui résiste, il se dirige alors vers un univers plus intimiste, où il sera magnifique. La rencontre avec l’immense Claude Sautet débouche sur deux chefs d’oeuvres absolus: César et Rosalie, en 1972, où il donne la réplique à la sublime Romy Schneider en amoureux macho facétieux et Vincent, François, Paul et les autres, deux ans plus tard, dans lequel son registre de jeu s’est affiné et où sa tristesse mélancolique très touchante fait merveille. Lui qui se disait « saltimbanque, mais pas somnambule », poursuit sa superbe mutation et plus que jamais, met en pratique son credo: mieux vaut ETRE que JOUER, pour gagner en authenticité. Nouveau carton avec Le Sauvage du truculent Jean Paul Rappeneau, cette comédie enjouée et entrainante le voit en duo avec Catherine Deneuve en emmerdeuse adorable, puis il renoue avec le polar dans trois longs métrages d’Alain Corneau. Une trilogie commencée en 1975 par Police Python 357, où il retrouve Simone avec plaisir, La Menace en 1977 et enfin Le Choix des Armes en 1981, dans lequel il affronte le jeune loubard Depardieu. Entre temps, toujours exigeant avec lui même et lucide sur ses erreurs, il renoue avec le cinéma politique en jouant dans Les Routes du Sud de Joseph Losey, sur un scénario de son ami Semprun (échec pour celui ci) et dans I comme Icare,  une fiction très inspirée par l’assassinat de Kennedy. Côté vie privée, malgré ses infidélités notoires, il préserve son mariage avec Simone des tempêtes médiatiques et ils sont toujours ensemble dans leurs luttes pour la défense des libertés tous azimuts.

Les années 80 arrivent et Yves fait un retour dans la musique qu’il avait délaissé ses quinze dernières années, en donnant une longue série de concerts à guichets fermés, de l’Olympia à Rio de Janeiro, de Tokyo à New York, où il triomphe au Metropolitan. A 60 ans, il n’a rien perdu de sa présence scénique, de son timbre de voix plein de charme, interprétant des standards ou des chansons phares de son répertoire comme « Les Grands boulevards », « C’est si bon! », « La Bicyclette » ou « Trois petites notes de musique ». Mais, bien entendu son titre le plus fameux reste Les Feuilles Mortes de Prévert et Kosma, immortel tube de ses tours de chant. Cet artiste complet continue à briller sur grand écran, même en tournant moins souvent, il obtient un succès public et critique avec Tout Feu Tout Flamme, sorti en 1982, sûrement beaucoup grâce à sa partenaire hyper talentueuse Isabelle Adjani. Retrouvailles moins prestigieuses avec Sautet et Garçon! en 1983, la magie de leurs deux talents s’est émoussée. Il est devenu encore plus populaire, encore plus écouté, réclamé et invité sur les plateaux TV, davantage pour parler politique que pour faire la promotion de ses films. Toujours très ouvert sur le monde qui l’entoure, Montand a néanmoins opéré un radical changement de position: il est passé de la croyance en l’illusion communiste à une sorte de reaganisme ultra libéral de droite qu’il revendique haut et fort. Son coeur est certes socialiste, mais les ambitions qu’on lui prête au moment des élections présidentielles de 1988 le mettent plutôt du côté droit. Entre temps, Simone a déserté pour toujours sa vie, terrassée par un cancer, et il obtient heureusement une imposante réussite avec son rôle du Papet dans le diptyque Jean de Florette/Manon des Sources de Claude Berri. Pagnol lui colle aussi à la peau, lui l’ancien fils de paysans, il connait bien les affres de la terre. Ces deux films seront les succès majeurs de l’année 1986. Très interrogé sur les événements politiques mondiaux, il n’a eu de cesse de faire valoir ses coups de gueules et ses colères verbales et réagit à tout (la Chute du Mur de Berlin, la dictature en Roumanie, la Guerre au Liban, etc…). Tel un infatigable orateur, cet homme entier assume les opinions qui sont les siennes, sans prendre de gants et au risque d’être parfois maladroit.

 

Après une incursion dans une comédie musicale un peu ratée signée Jacques Demy (dont c’est le chant du cygne) avec Trois Places pour le 26, il retrouve l’amour auprès d’une jeune femme anonyme appelée Carole Amiel, avec qui il s’affiche de nouveau heureux, et il connait même le bonheur tardif d’être papa d’un petit Valentin, né en 1988. En 1991, il parle de faire un grand retour sur la scène gigantesque de Bercy et prépare son spectacle pour l’année suivante. Il est approché par le cinéaste Jean Jacques Beinex pour un road movie intitulé IP5, dans lequel il incarne un vieil homme en marge de la société se liant d’amitié avec deux jeunes issus des quartiers difficiles. Comme un passage de témoin, deux générations se relayant. Montand est fatigué, les conditions de tournage en extérieurs sont périlleuses, et un soir de Novembre 1991, après son ultime scène tournée (ironiquement celle de sa mort), Yves subit une crise cardiaque massive et malgré l’intervention des secours, ne se réveillera plus. Il venait de fêter ses 70 ans, sa silhouette dansante d’avant guerre avait laissé place à une stature plus lourde, celle d’un homme à la vie bien remplie et perpétuellement en proie aux doutes, malgré aussi quelques certitudes. Les Français ont alors perdu une figure capitale de leur culture, qui était rentré dans leur quotidien, avec son sens de l’équité, de la justice et aussi de l’humour. La parole de ce monstre sacré nous manque, nul doute qu’encore aujourd’hui, il aurait de quoi se révolter et s’émouvoir.

 

 

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