Dans une petite ville brumeuse de Bretagne, un respectable chapelier a tué sa femme impotente sans que personne n’en sache rien. Puis, il étrangle une à une les amies de cette dernière, envoyant à la presse locale des lettres anonymes pour annoncer ses méfaits. Son voisin, Kachoudas, un petit tailleur juif, a repéré son manège et soupçonne fortement quelque chose…
Qui mieux que Claude Chabrol pouvait rendre aussi inquiétant l’essence du roman -déjà anxiogène de Georges Simenon- avec son goût bien connu des petites bourgades de province, ici pluvieuses et grises, le théâtre d’une série de meurtres de femmes étranglées par un assassin méthodique qui joue au chat et à la souris avec la police? Les Fantômes du Chapelier, film clairement chabrolien, recèle les thématiques chères au réalisateur: la bourgeoisie pourrie de l’intérieur, les secrets enfouis d’un homme en apparence respectable, les liens malsains entre des personnages qui ne peuvent pas se sentir, une hypocrisie générale. Et des crimes bien sûr! Vite « résolus » pour le spectateur qui apprend très vite l’identité du tueur, mais l’intérêt est ailleurs: moins dans l’enquête policière au demeurant moyennement palpitante, plus dans le rapport vicié et curieux établi entre le chapelier meurtrier et le tailleur juif certain d’avoir percé à jour son voisin et gardant pour lui ses soupçons. Chabrol installe une atmosphère pesante, un climat lourd, une lenteur qui contamine le récit et qui prend tout son temps pour en tisser les enjeux. Les notables qui discutent de l’affaire tout en sirotant des coups et en jouant au carte ne voient même pas l’évidence leur sauter au visage, comme si tout devait rester immuable, sans histoires… En bref, les habitants de ce lieu sinistre paraissent tout aussi morts et inertes que les pauvres femmes étranglées.
Chabrol confie ce rôle de chapelier dément et « normal » à la fois au grand Michel Serrault, enfin débarrassé d’une image comique tenace qui l’empêchait trop de jouer des salauds, là il peut se lâcher et compose un personnage aussi pervers que pitoyable dont on se souvient encore longtemps après le mot FIN. En tailleur malingre, figure du juif errant ayant traversé les horreurs du siècle, Charles Aznavour observe, suit de près, parle peu, comprend tout ou presque de ce qui se trame et reste imperturbable jusqu’au bout. Comme un témoin silencieux du chaos. Avec ce long métrage précis et sec, Chabrol fait mouche et honore largement le bouquin de Simenon.
ANNEE DE PRODUCTION 1982.



